Le Sixième Continent

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vendredi 4 août 2006

Préface

Bien souvent il faut savoir tirer un trait sur ce qu'on a de plus cher, oublier ce qu'on croyait acquis. Le Sixième Continent est hanté par cette vérité. Ses habitants ne doutent plus du fait que malgré l'aisance et l'euphorie, une civilisation peut à tout moment basculer et se retrouver au bord de l'anéantissement.

De l'apogée à la déchéance, il n'y a souvent qu'un pas, franchi par cette communauté ancestrale d'Amérique Du Sud. Forcée à la fuite, la poignée de survivants s'établit en Antarctique, le désert glacé. Ce territoire que tout le monde croit vierge et inhabité se révèle débordant de vie. L'Homme n'est il pas l'être vivant qui à la meilleure faculté d'adaptation à son environnement ? Les descendants des exilés pourront parfaitement nous le prouver. Ayant retrouvé un semblant de paix et d'harmonie, leur style de vie complètement différent du notre leur permet de survivre dans les conditions extrêmes imposées par la Nature.

Le développement de leurs propres technologies, leurs propres moeurs, leurs propres idéologies fait qu'ils sont bien différents de nous, et c'est pourquoi ils vivent reclus dans leurs villes enfouies, oubliées de tous, évitant que les drames passés ne ressurgissent des décennies plus tard. Mais les événements font disparaître l'illusion. Leur secret est menacé. S'ils sont découvert, que deviendront ils ? Obligé de fuir à nouveau ? Hyr et MjoTi, partiront en quête de la solution, ultime recours de leurs concitoyens, la force de ces deux jeunes hommes devra déjouer les pièges du destin.

Au fil des rencontres un groupe se forme, pour laisser naître ce qui fera qu'un Homme restera toujours un Homme : les sentiments. De l'amour à la haine, de l'amitié à la déception, ils ne sont pas si différents de nous. Et pourtant ...

Les Ashkarines

Une communauté paisible évolue loin de nous, et nous n'en imaginons pas même l'existence. Et pourtant les Ashkarines peuplent l'Antarctique. Mais comment nous pouvons passer à coté d'eux ? Leurs villes sont littéralement immergées sous la glace, ou plutôt, leurs villes sont la glace. La technologie qu'ils maîtrisent permet une vie très agréable sur un sol qui nous parait hostile.

Elevage, chasse, pêche sous marine ... mais aussi industrie, énergie, commerce toute la pyramide des besoins est satisfaite : du plus primaire au plus élistique. La seule différence avec nous réside dans leur idéologie, leur façon d’appréhender la vie.

Les Ashkarines sont un peuple originaire d’Amérique du Sud. Il y a plusieurs décennies, alors que les guerres faisaient rage entre les tribus, alors les maladies décimaient les plus faibles, un événement poussa un chef de clan à prendre une décision. L'événement : l'arrivée du fléau appelé par la suite colonisation. La décision : la fuite. Acte lâche selon certains, décision respectable pour d'autres. Cette civilisation qui prospère désormais est la meilleure des réponses. La vie a été sauvegardée, et c'était le but recherché par ce chef. Mais ils ont perdu ce qu'ils avaient de plus cher, leur terre.

Les descendants, eux, n'ont plus cette honte. Ils ont à nouveau un territoire qui leur est propre. L'expérience des ancêtres a forgé le caractère des générations suivantes. Entre le respect de la nature et de l'être humain, le partage, l'entraide, et surtout l'humilité, toutes ces qualités font la richesse des Ashkarines.

Mais ce n'est pas la seule. Le hasard a fait qu'ils s'implantent dans une région où l'Anilyte est présente en abondance. Ce minerai provenant des puits d'extractions placés en divers points permet après un traitement de servir de combustible très efficace, procurant l'énergie nécessaire pour se développer. Des sources intarissables, une durée de vie illimitée, le confort leur est assuré pour l'éternité.

Une richesse ? Juste une ressource dont ils remercient les dieux chaque jour. Mais si ce secret tombait entre de mauvaises mains, comme celles des autres, ceux qui peuplent le restant de la planète. Les mêmes qui voudront savoir qui sont les Ashkarines, qui perceront leurs technologies et leurs mystères, par la force s'il le faut. Personne ne s'en préoccupe, ils sont protégés sous cette étendue de glace, quasi inexplorée des autres.

mercredi 9 août 2006

Ornel le Sage

C'est dans ce contexte qu'évoluent les Ashkarines, un univers de tranquilité. Une population forte d'une culture ancestrale, leur conférant une force supplémentaire à celle des Hommes, une force intérieure qui les guide face au destin.

Certaines traditions subsistent toujours depuis leur départ de leur terre d'origine, telles que la divination, le spiritisme et l'astrologie. Ancrés dans leur patrimoine, ces rites sont pratiqués par des anciens, des personnes connues de tout le peuple pour leur sagesse. Le plus respecté d'entre eux est Ornel.

Ce personnage est sûrement le plus charismatique mais aussi le plus énigmatique des Ashkarines. Il vit reclus dans sa demeure à l'écart des villes de glace. Ses capacités sont hors du commun lui confèrent une certaine autorité, chacun se doit d'approuver ses dires. Jour après jour, rituels après rituels, Ornel a su apprendre à décrypter les événements, puis à les anticiper.

Un soir de tempête polaire, ce sage fît son apparition en ville de Kristin au nord du Sixième Continent. Prévenu par les passants, le Recteur en personne vint l'accueillir, lui proposant l'hospitalité dans sa demeure. Ornel déclina l'offre, l'affaire qui le conduisait ici était plus importante que le froid qui transperçait leurs os. Il savait où se rendre, et devait le faire au plus vite. Il se détourna de la foule et repris son chemin. Son allure frêle, mêlée à sa tunique ample vibrant au rythme des bourrasques, s'effaçait peu à peu pour ne devenir qu'une ombre dans les rues de la ville.

Il continua sa marche à travers les rues pour s'arrêter devant une demeure du quartier modeste. On pouvait voir s'échapper une lumière douce des diverses fenêtres, mais une certaine agitation semblait régner à l'intérieur, des cris, des pleurs, Ornel savait qu'il était arrivé à destination. Il s'avança et de son bâton frappa la porte en cristal. Le silence s'est installé immédiatement. Seul le vent continuait de rugir, messager de la nature, amenant le plus grand sage en ces lieux, avec une nouvelle qui briserait la tranquillité de la population.

samedi 12 août 2006

17 février 2005

« Nous déplorons cette perte importante qu'est pour nous la mort de Louis, ... » Sur la voix du prêtre récitant, morne, son Alea Jacta Est, récital de la mort, Alexandre fixait le cercueil de son grand père, qui était bien plus encore pour lui qu'un simple ancêtre. Il écoutait la voix du religieux sans l'entendre, il n'avait aucune croyance, simplement des idéaux, et encore, il ne croyait pas à leur réalisation probable ... Il n'était pas triste, pas encore, mais plutôt troublé. Quelques jours plus tôt, dix minutes avant que sa seule famille ne disparaisse, il s'était agrippé à son bras et l'avait attiré à lui afin de lui exprimer le plus simplement du monde qu'une légende qu'on lui racontait depuis qu'il était jeune enfant, bien avant la mort de ses parents et grands parents, n'était pas une simple légende, mais une façon de vivre existant. Il ne cessait de faire tourner ces derniers mots dans sa tête, il ne pouvait les oublier, et la mort de son tuteur ne pouvait que l'encourager à y penser. La mort ... On lui avait pourtant raconté des légendes sur les pouvoirs de résurrection de certains moines, mais pourquoi fallait-il que ce soit une autre légende qui s'avère être réelle, et pas celle là ? Il aurait au moins pu faire revenir son grand père ...
Une petite fille lui tira sur le bras, il la regarda, les yeux vides, avant de sortir de ses pensées.

« Alexandre ! Alexandre ! Pourquoi ils ont mis Louis dans une boite ?
- Louis nous a quitté, Cindy, il n'est plus parmi nous, il ne sera plus parmi nous ...
»

Devoir exprimer la chose avait émis un haut-le-coeur au plus profond de ses entrailles, il devrait s'y faire, dorénavant il était seul.
La petite fille le regarda quelques secondes avant de s'éloigner sans comprendre, envisager la mort n'était pas évident pour un enfant. Comment expliquer qu'une personne puisse être présente un jour, parler avec nous, et ne plus exister à partir du lendemain ? Comment envisager de devoir faire une croix sur le visage d'une personne, se dire qu'on ne pourrait plus en approcher ? Et pourtant ...
Alexandre l'avait fait, déjà, pour ses parents et sa soeur. Il était rentré un soir de l'école primaire comme il le faisait tous les jours, mais cette fois quelque chose était différent, l'air n'avait pas la même odeur ... Il avait déposé son sac dans l'entrée, et appelé sa mère et son père ... sans réponse. Il s'était avancé dans le couloir jusqu'à rejoindre la cuisine. En faisant le tour du meuble central de sa cuisine provençale, il avait pu découvrir une chose qui l'avait marqué à vie ... sa mère couchée sur le sol. Il lui avait parlé, de longues heures, pleuré pour qu'elle lui réponde, jusqu'à ce que les secours arrivent, huit heures après. Le cadavre de son père avait été découvert dans le jardin, entre deux rosiers. Il s'était retrouvé seul parmi les secours et les véhicules de police, tout gyrophares actifs. Il avait fini par être confié à son grand père par une assistante sociale, il était la dernière personne portant son sang. Aucune tante, aucun oncle, une grand mère décédée d'une crise cardiaque commune, et ses grands parents maternels morts dans un accident de voiture, percutés par un camion à grande vitesse, alors que sa mère n'avait qu'onze ans. Il n'avait que huit ans à l'époque, et aujourd'hui, avec ses vingt et un ans, du haut de ses un mètre quatre vingt neuf, autant dire qu'il appréhendait la vie de façon différente.
Il fut réveillé d'une dernière secousse, le prêtre prononçait son nom, et tout le monde le regardait. Le moment fatidique était arrivé : il devait désormais jeter la première terre sur le cercueil de son grand père...

jeudi 17 août 2006

L'évènement

Ce silence fut très vite rompu par la reprise de cris. On reconnaît l'intonation d'une femme puis une voix directive se fait entendre. L'agitation reprend dans la maison. Une silhouette apparaît derrière la porte qui s'ouvre, observant longuement Ornel. Il s'agit du propriétaire de lieux, il invite le sage à entrer avant de le questionner : "Que nous vaut l'honneur de votre visite ?"

Aucune réponse avant quelques secondes, il pris d'abord le temps d'observer l'intérieur. C'était une maison simple, quelques meubles, peu d'objet de valeur, mais l'ensemble faisait ressentir une douceur de vivre. L'entrée se faisait dans la cuisine, à droite porte ouverte laissait entrevoir une salle de bain rustique, en face une pièce qualifiable de chambre. Amplement fleurie, cet endroit vibrait au rythme des cris de cette femme.

Ornel s'y avança. "Je suis venu pour elle, ou plutôt pour eux"

La surprise était lisible dans les yeux de l'homme.

"Eux ? Qui ça? Ma femme ?" "Votre femme et vos deux enfants" "Mais ... ma femme est entrain d'accoucher. Et un seul enfant est prévu. Je n'ai aucun autre enfant. Mais ... que leur voulez vous ?"

Sa voix tremblait. Mais Ornel laissa encore filer un long silence ajoutant de l'inquiétude dans le regard de cet homme. Il fît encore quelques pas en direction de la femme donnant naissance à cet enfant que le couple attendait depuis si longtemps. Un médecin est présent auprès d'elle pour l'assister et la diriger.

L'accouchement était déjà bien avancé. Depuis de trop nombreuse minutes cette femme souffrait pour le plus bel événement d'une vie. Avec tout son courage et sa force restante, elle poussait encore et encore, jusqu'a ce qu'on puisse entendre ce cri. Non plus les siens, mais celui de ce fils qui venait de voir le jour. Des larmes de bonheur dans les yeux des parents, des cris de détresse pour l'enfant, mais aucune réaction de la part d'Ornel, resté de marbre devant tant de bonheur.

Le médecin intervient : "Et bien vous allez être doublement heureux. Je vous annonce que vous n'attendiez pas un mais deux enfants. Madame continuez vos efforts. Un autre bébé ne demande qu’à voir le jour"

Les regards du père et du sage se croisent alors. De la surprise pour l'un, de la satisfaction pour le second. La femme puise dans ses dernières forces pour mettre au monde ce deuxième enfant. Inquiet pour elle, son mari lui saisi la main, la regarde fixement, comme pour lui transmettre son énergie, son amour qui lui permettra de passer cette épreuve. Au bout de longues minutes, leur deuxième fils pousse à son tour un cri, comme pour annoncer au monde de sa petite voix qu'il est enfin sur cette Terre.

Le médecin saisit les deux enfants, dépose l'un dans les bras d'un père ému, le deuxième sur la poitrine d'une mère en pleurs. L'homme bafouilla quelques mots, suivi de sa femme.

"Hyr ... tu te prénommera Hyr mon fils ... la force" "Et toi Mjoti, la sagesse"

Le vent ne faiblissait pas dehors, grondant de plus belle, la tempête n'était pas passée. Comme pour rappeler qu'elle avait déposé Ornel en ces lieux, et qu'il y était toujours présent sans que personne ne sache pourquoi.

vendredi 18 août 2006

Jeanne

Des roses, des médailles, et toutes sortes d'objets bizarres s'accumulaient peu à peu sur le cercueil au fur et à mesure que la file artisanale qui s'était organisée se vidait de ses membres. On pouvait entendre des reniflements, des murmures de tristesse, ou des injures à propos d'un Dieu qui ne savait pas choisir qui devait quitter cette terre.
La foule se disperssait peu à peu, certains faisant un détour pour présenter leurs condoléances à Alexandre, laissant place à la pelleteuse qui rebouchait le creux, engoufrant le cercueil dans des ténèbres profonds de quelques mètres seulement.
Le noir total ... C'est l'impression qu'avait Alexandre, n'entendant qu'en un murmure les voix des connaisssances de son grand père, prises de pitié pour un jeune garçon abandonné seul à la vie. Il y eut cependant une vieille femme à laquelle il accorda plus d'attention qu'aux autres. Habillée dans une simple robe noire, couverte d'un chapeau aussi sombre, on appercevait à peine sa chevelure argentée et ses mains, abritées auparavant d'une paire de gants qu'elle tenait désormais de la main gauche, présentaient l'usure de la vie. Elle avait gardé une rose du bouquet qu'elle avait envoyé sur le cercueil, qu'elle maintenait contre elle, de sa main droite, frêle. Elle lui tendit en approchant, puis lorsqu'il eut prit la fleur, elle se laissa aller à lui exprimer qu'elle comprenait très bien ce qu'il ressentait.

« J'étais très proche de ton grand père, comme tu as dû le remarquer, et j'aimerais seulement te dire, au lieu de banales condoléances que tu ne dois cesser d'entendre, que ma maison t'est et te sera toujours ouverte .. Je sais bien que je ne peux pas faire grand chose de plus, mais si tu as besoin de quoi que ce soit .. »
Elle fut coupée par la main d'Alexandre qui lui saisit le bras en mouvement.
« Je sais, Jeanne, je viendrai si j'en ai besoin, je te le promet, ne t'inquiète pas pour moi je t'en prie, ça ira, il m'avait préparé à ça .. Il m'avait bien dit qu'un jour, plus tôt que je ne pouvais l'imaginer, il devrait me quitter, c'est chose faite, maintenant. »

Jeanne eut pour toute réponse le geste de baisser la tête et de regarder le sol caillouteux de provence. Elle releva doucement son visage, et regardant le jeune homme dans les yeux, elle lui murmura un « Au revoir .. » puis pivota sur la droite afin de rejoindre le mouvement de foule, quittant le cimetière.

Alexandre resta planté là un bon moment, réfléchissant aux choses qui l'entourraient. Il était mal à l'aise dans son costume trois pièces qu'il avait dû louer pour l'occasion ... mais quelle occasion ! Une qu'il aurait souhaité ne jamais vivre ... Mais la vie n'avait rien de réellement contrôlable, à ce niveau du moins. Il avait songé quelques instants à se plonger dans la solitude, puis ayant réfléchis aux conséquences, à ce que son grand père lui avait dit avant sa mort, et à ce que ce dernier aurait souhaité, il avait prit sur lui de contacter ses amis pour leur annoncer la mauvaise nouvelle. Non pas qu'il voulut une quelconque pitié, mais simplement pour ne pas perdre les quelques rapports sociaux proches qui lui restaient.
Le malaise qu'il éprouvait dans son costume noir le sortit de ses pensées, le ramenant à la réalité - bien que le noir lui saille bien, avec ses cheveux bruns et ses yeux foncés, il n'aimait pas vraiment les tenues unies, préférant formes incongrues ou dessins humoristiques -, il se tourna tant bien que mal vers la sortie du cimetière, tandis que les employés de celui-ci s'empressaient d'achever leur labeur.